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Mauro CORDA

By on 22 septembre 2016, in Non classé, Textes

Entretien avec le sculpteur Mauro Corda, Publication Pudeur Magazine, septembre 2016

Mauro Corda est un sculpteur singulier. Sans concessions et au regard aussi incisif que pertinent. L’homme autant que l’artiste fuit l’ordinaire et la banalité du monde. Il a la clairvoyance de l’humaniste, l’humilité de l’artisan et l’acuité du sceptique. L’homme est affuté.

Mauro Corda est le garant d’une tradition de sculpture classique qu’il affirme avec force mais qu’il dépoussière avec jubilation et maestria, maitrisant aussi bien le bronze, la pierre, l’aluminium que la résine.

Son œuvre s’inscrit dans un naturalisme fascinant, un surréalisme inquiétant teinté d’un réalisme glacial. Il ne craint pas de bousculer les codes en vigueur, pour faire un pas de côté en observateur avisé et inquiet.

Mauro Corda touche et transcende nos maux dans une implacable beauté plastique. Il se fait l’écho de nos angoisses personnelles et peurs collectives, il est le témoin de notre monde actuel. Rien ne lui échappe, tout le fascine.

On ne ressort pas indemne de la rencontre avec l’oeuvre de Mauro Corda.

On voit clairement dans votre travail une influence académique totalement renouvelée, et repensée. Quelle a été votre formation artistique?

J’ai eu une formation traditionnelle et sérieuse, l’idée d’une académie n’existe que dans un temps précis, le sien, actuel, celui d’aujourd’hui.

Certaines écoles forment les artistes à l’académisme du moment, d’autres s’appliquent à apprendre d’autres choses. Il y a maintenant des formations sérieuses et d’autres qui le sont moins. Ce qui est fascinant dans la formation que j’ai reçu c’est qu’on apprenait un vrai métier, où l’on devait maîtriser toutes les techniques de sculpture et savoir tout faire. Un vrai champ de possible.

Que cherchez-vous à faire passer dans vos œuvres?

Ce qui reste important pour moi c’est le savoir faire, et de savoir donner du sentiment à votre travail. Que le spectateur ressente, vibre au sentiment que vous avez mis et prodigué à votre œuvre, un sentiment qui existe, une émotion qui touche, suscite, réveille et interpelle. Et cela passe par un amour du travail. Une émotion dans l’amour du travail qui passe par le temps.

On dit qu’on ne voit pas le temps passer, qu’on ne peut pas le concrétiser, la seule façon de l’appréhender et de le comprendre c’est dans un beau travail bien fait, et là le temps est réel et il se voit. J’aime que les choses soient abouties.

Quel est le cheminement de votre création, de votre pensée?

L’idée vient de façon impromptue et soudaine et petit à petit l’oeuvre va prendre forme. Je ne travaille pas beaucoup l’esquisse et j’aime me mettre rapidement à la terre à partir de photos, de documents. L’oeuvre est déjà dans ma tête avant qu’elle ne soit faite, pas besoin de la dessiner, évidement elle évolue et subit des transformations, elle reste en perpétuelle évolution jusqu’au bout.

Il y a dans votre travail une vrai radicalité. Un parti pris. La singularité de vos oeuvres place l’humanité, l’animal dans des thématiques quasi philosophiques, la mort, la sexualité, le handicap sont autant de thèmes avec lesquels vous jouez, ce qui en sculpture est assez rare.

Oui tout à fait et c’est mon but premier, le rôle de l’art est de questionner non?

Moi c’est cela qui m’anime et ce qui m’intéresse, c’est l’être, c’est la pensée. J’aime faire sauter des barrières et montrer l’homme dans ce qu’il est, arriver à faire sauter des barrières mentales, physiques, des préjugés quotidiens. Regarder les stéréotypes du laid et voir que cela est beau. Une pièce comme «Nuit Blanche» est pour moi importante par exemple car elle incarne une idée de l’amour vrai et affranchi de tout, loin de l’agitation et des moqueries, deux êtres marginaux s’aiment et c’est pur et sincère. J’aime les états d’êtres, tout ce qui existe sur terre.

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Mauro Corda « Nuit blanche »

Vous aimez placer vos œuvres aussi loin possible, aller à la lisère des choses …

Oui c’est vrai mais vous savez c’est pas dur. On est tellement tous tellement conformistes, il est facile et jubilatoire d’aller chercher des choses qui dérangent et qui sont différentes, hors des sentiers battus. En dehors de l’atelier je suis quelqu’un d’assez tranquille et normal! J’aime vivre intensément et profiter de la vie. Je traite de tout ce qui nous entoure et il faut pas aller bien loin pour trouver l’inspiration.

Vos inspirations? Ce qui vous nourrit?

Tout! (rires) L’humanité, c’est assez grand et vaste. Les questions et problématiques actuelles sont assez terrifiantes pour donner de la matière à la création. L’obésité, la surpopulation, la pollution tous ces défis et enjeux majeurs actuels me questionnent et j’aime travailler là dessus tout autant que des thèmes comme la mort, la sexualité, la solitude.

Par exemple en ce moment je travaille sur l’obésité qui devient de plus en plus un problème sanitaire mondiale, j’ai travaillé cette sculpture de cet enfant obèse qui gonfle et pousse les barreaux de son lit, à en éclater lui même. Les cauchemars, l’angoisse de l’homme autour de ces thèmes. J’aime scénariser et créer aussi une tension dramatique dans mes œuvres. L’inspiration vient assez naturellement …

Vos œuvres vont aussi chercher dans des pulsions de vies.

Oui, j’aime tout aborder de la même façon, mes animaux hybride ou mes super héros plus frais et pop me passionnent tout autant qu’une pièce à la thématique plus sombre, car tout relève de l’humain et de toutes ses déclinaisons.

Comment vous placez vous en tant qu’artiste dans la société actuelle?

Vous savez je n’aime pas les effets de mode, Apollinaire disait il y a pire que la mort pour un artiste c’est la mode, j’aime beaucoup cette phrase tant elle résume bien la situation, la posture dans laquelle certains artistes peuvent aimer être.

Qu’est ce qu’être à la mode pour un artiste? Quand les effets passent il ne reste plus rien. La mode passe, elle se démode. J’ai toujours fait ce que je voulais, on a eu beau me contraindre à aller dans d’autres directions, je n’ai toujours suivi que ma voie, car l’intérêt c’est d’aller jusqu’au bout.

Un amour inconditionnel de votre travail …

Je vais vous dire je suis content quand je viens le matin à 6h à l’atelier, je ne suis pas obligé, je fais ce qui me plait et j’en suis heureux et reconnaissant.

Comment vivez vous le succès? Etre dans des galeries dans le monde entier et l’ascèse de l’atelier sont elles facilement compatibles pour vous?

Cela marche et tant mieux, ça «paye» comme on dit et je vis bien de mon art. Maintenant si j’avais fait des choses à la mode je serais peut être richissime et j’aurais quatre Bentleys! Mais cela ne m’intéresse pas. La satisfaction de faire quelque chose d’abouti en restant fidèle à soi même, c’est cela qui m’intéresse, faire ce qui me plait.

Le succès je sais pas, je ne vais même pas à mes vernissages. Je ne vis pas ce rapport avec ce monde là car pour être honnête avec vous je m’en fiche un peu, enfin bien sur je suis content que les pièces partent, c’est leur destin elles doivent partir et voyager.

Je vis les choses naturellement et simplement, c’est le cours des choses mais les mondanités très peu pour moi, chacun son travail et le mien est d’être à l’atelier.

La galerie est un métier d’argent, les artistes ne sont pas là dedans. On vit de cela mais on est pas au cœur du système, enfin pas pour ma part.

Et puis après chaque fin d’exposition e passe tout de suite à autre chose, les lendemains de vernissages je suis déjà sur un nouveau travail. J’aime être dans mon atelier. Je n’ai pas d’agent et même si je travaille avec plus plusieurs grosses galeries et musées je ne veux pas avoir part à ce chapitre là.

Quel est votre rapport à l’aspect mercantile et financier des choses dans le monde et le marché de l’art actuel?

Comme je vous le dis mon métier ce n’est pas d’être dans cet aspect là des choses.

Et puis cela ne me plait pas, certains artistes aiment cela. Aujourd’hui les gens cherchent du sensationnel dans l’art, un côté poudre au yeux que je regarde de façon assez dubitative. On aime la polémique aussi. Le marché est tenu par quelque uns et tout est tenu par l’argent, on spécule plus qu’on achète.

C’est assez triste car cela distribue des cartes déséquilibrés et on perd le sens. Le sens de l’art, le sens du Beau, du rapport évident et intime à l’oeuvre d’art. On donne actuellement le droit aux financiers de nous dicter notre goût je trouve cela assez dramatique. Que l’argent mène la danse et que les gens suivent ce qui est acheté, montré par des personnes d’un autre univers. On est dans des modes encore une fois et je ne sais pas comment cela va durer, évoluer. Je ne trouve pas d’un grand intérêt ces œuvres qui battent des records et ces artistes qui caracolent dans des sphères qui ne correspondent à rien!

J’aime le métier et je trouve que techniquement ces oeuvres ne sont pas intéressantes. J’ai besoin d’apprendre quelque chose face à une œuvre. Je comprends que des gens soient séduits mais pour moi cela ne m’apporte rien. Que certains collectionneurs achètent cela à des prix faramineux on navigue alors dans des sphères qui ne me parlent pas et parlent à très peu je crois.

L’argent est devenu actuellement plus abstrait que tout. La côte d’un artiste et ce que cela représente financièrement personne ne peut l’appréhender à part ces quelques êtres. Et cela donne un rapport du marché de l’art totalement opaque et incompréhensible et dénué de toute authenticité.

L’argent prend une telle place que cela n’a plus de valeur, les chiffres ne représentent rien. Allez parler à quelqu’un qui gagne le SMIC d’un Koons à 58 millions, l’échelle des valeurs n’existe plus, quel est le sens à tout ça ? Cela n’a donc pour moi aucune valeur car cela ne représente rien. Regarder la Fiac avant c’était un lieu où on exposait des artistes c’est devenu maintenant le lieu où on expose de la finance, ne serait ce que le prix du ticket d’entrée, les prix sont faits pour que le peuple n’y aille plus, que l’élite reste avec l’élite, c’est aberrant, le peuple n’a plus le droit et l’accès à l’art, vous n’avez pas le droit vous êtes des bœufs! Quel manque de considération.

Je boycotte donc totalement ce genre de manifestations. Je ne veux pas cautionner ces choses là.

L’art était ce qu’il y avait de plus humain, l’humanité était autour de ça. Le souci actuel de l’art et de l’argent c’est que ça n’a plus de sens.

L’argent en a t’il un?

Dans ce monde là, non aucun. Tout est fictif est spéculatif. Deux choses: la terre ne vaut rien, l’argent ne vaut rien. Par exemple les agriculteurs travaillent comme des chiens et souffrent de ne pas vivre à leur faim de leur terre , ichesse et véritable patrimoine qui ne rapporte rien (je parle pas des gros Monsonto) les valeurs sont dénaturées, la terre qui vaut quelque chose ne vous apporte plus rien et l’argent qui ne vous nourrit pas vaut quelque chose.

La finance ne vaut rien, la terre non plus, regarder la crise des migrants et les politiques désastreuses et on nous dit que l’art est quelque chose de concret mais qui n’a plus de valeur non plus, la perte de sens est totale.

Votre constat du monde est assez noir …

Oui, mais il est malheureusement celui là. Je ne sais pas quoi dire à tous ces jeunes qui arrivent. Je trouve ça triste mais l’humanité n’est pas belle-belle en ce moment, et la chose qui peut nous sauver c’est le beau, l’art et l’amour, cela peut nous sauver. Il n’y a que ça. J’espère que l’art peut redonner du sens. L’esthétique quand il recouvre ces fonctions là peut nous sauver.

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