Thomas Jorion « Vestiges d’empire »

By on 22 mars 2017, in Non classé, Textes

Publication Pudeur Magazine, Mars 2017

De toutes ces images qui nous parviennent aujourd’hui il ne nous reste que ce lointain écho qui résonne. Du temps passé, ne reste plus que poussière, vieilles pierres et nostalgie. Un arrêt sur image statique et méditatif. Est-il nécessaire pour exorciser nos peurs de vouloir empêcher l’inéluctable  ? L’art pourrait-il être un antidote au temps qui passe ?

Depuis toujours, les artistes ont cherché et constamment tenté de vouloir capturer le temps. L’objet artistique est un témoin, une boussole. Il arrive à circonscrire un instant, un lieu, une époque, des êtres, des goûts, une pensée. L’art est ce qui reste derrière et devant nous. Une présence physique, une empreinte intellectuelle et sensible.

Vanités contemporaines, l’oeuvre d’art est aussi le miroir du vide de nos vies humaines, de sa brièveté. Mythe Prométhéen, l’art tente de retenir le temps, souhaite s’affranchir quelques instants du drame humain et voudrait oublier la mort. Toute tentative demeure naïvement vaine mais l’artiste démiurge peut avoir l’éternel dans ses mains. Le pouvoir de création prodigue la sensation d’une toute puissance, d’une force  surnaturelle.

Les artistes n’ont de cesse de vouloir apprivoiser le temps qui passe, de retenir l’inéluctable et de saisir l’insaisissable en opposant la beauté à la mort. En ce sens l’art est un catalyseur d’espoir fascinant. A insuffler de la conviction, des valeurs et de la beauté, l’art fige le temps, l’arrête et le sublime, lui redonne tout son sens originel.

La photographie nous rappelle au réel par son pouvoir de mimesis et d’immédiateté, elle ne triche pas. Elle scrute nos réalités et témoigne de notre histoire, sans concession. Jalon de nos vies, elle raconte l’histoire, la grande comme la petite, la magnifique comme la sordide. Elle l’enjolive souvent, la sublime parfois. Plaque révélatrice de nos vies, elle nous narre le temps qui passe.

Maisons privés du sud de l’Inde, palais du Mékong, gare au Sénégal, prison du bagne de Cayenne … autant d’endroits aux résonances exotiques et au goût d’aventure que le photographe Thomas Jorion a su ressusciter des cendres de l’oubli et du gouffre du passé. De ces architectures grignotées par les assauts des années nous parvient une douce et intime mélancolie. La vie suspendue semble encore présente. L’intemporalité de ces images est éminemment prégnante, comme si soudainement le temps devenait une donnée erronée, comme annulée. Neutralisé, le sablier du temps s’arrête  .

Ces lieux dont nous sommes les témoins nous chuchotent tant d’histoires. Spectateurs soudainement silencieux, nous nous arrêtons et  tentons  de pénétrer la magie de ces territoires, de ces espaces-temps figés. Sous leur peau a palpité un monde en sourdine, des vies et des croyances, des voyages et des histoires.   

La nouvelle série «  Vestiges d’Empire  » du photographe Thomas Jorion, fruit de trois années de pérégrinations autour de la planète, nous emmène aux confins du monde, aux quatre coins d’un globe où régnait alors un autre ordre social et politique, au temps fané de l’exotisme des colonies, par delà les frontières et les océans. Nimbé de la gloire de l’hégémonie française en pleine expansion, les nombreux territoires sous protectorat nous ont laissé un passionnant et foisonnant dictionnaire architectural, adaptation locale des styles métropolitains.

Les fastes flétris de la colonisation française sont révélés par l’artiste  : murs décrépis, couleurs délavées, gangue végétale épousant les pierres et les portes … tout l’abandon et la déchéance sont soudainement transcendés en une beauté nouvelle qui éclot, fixée par les négatifs du photographe.

Dans chacun de ces lieux la vie bruissante s’est tue mais ce temps passé reprend vie par le biais de ces photos qui nous propulsent dans des décors de livres d’aventure. De Marguerite Duras à Henry de Monfreid, en passant par Pierre Loti ou André Malraux, le photographe convoque tout le panthéon de l’exotisme des colonies. Le voyage se fait par un arrêt sur image.

Ces mondes perdus, nous parviennent grâce aux photos contemplatives et éminemment esthétiques de l’artiste.

Humblement,  Thomas Jorion prend le temps de créer, de s’imprégner du silence et de la grandeur des lieux. Patiemment, l’image prend alors vie, temps nécessaire à la pratique du médium argentique. Comme une mise en abime évidente, le temps nécessaire à la réalisation de l’image fait subtilement écho au temps que l’artiste tente  silencieusement de saisir et de capturer à ce moment là. Comme un hommage implicite à cette histoire à  appréhender, il faut prendre le temps de respecter le moment suspendu de ces lieux. La mise en place du corpus d’images se forme alors dans ce temps dilaté omniprésent.

Chaque photographie arrête le temps tel un tableau. C’est une capsule voyageant dans l’espace temps. Pour nous, spectateur, l’image devient le vecteur du rêve et de l’imagination et nous arrache subitement au réel.

Le passé nous saute au visage, le présent s’arrête et le futur semble sans réponse.

Ces décors du bout du monde, tel des décors de théâtre, n’ont plus d’acteurs ni de mise en scène, le rideau est tombé depuis longtemps mais l’artiste ressuscite le passé, sublimant la patine du temps.

Un lieu n’a une âme que si la vie le traverse ou l’a traversé. L’architecture passée a une identité et une force quant elle a pu être le creuset d’idées, d’envies, de joies et de peines.

La vie passe, le temps s’inscrit et griffe les murs. Le lustre passé s’érode, accouchant d’une autre splendeur. Le temps qui passe donne une beauté au temps qui reste. Plus de saveur et de sens, aussi,  à ce qu’il adviendra.

Ces images incarnent la présence humaine dans ces nouveaux mondes. Tristes prisonniers, riches négociants, enfants déracinés … des décennies d’hommes ont vécu, ont aimé, ont travaillé et sont morts sur ces terres, ils ont tenté de donner un sens à ces vies lointaines. Laissant comme seul témoignage de la fugacité de leur passage domaines, palais, églises. Les livres d’histoire ont donné raison ou pas sur le bien fondé de leurs aventures.

Etait-il foncièrement courageux ou totalement inconscient de partir vivre aux confins de l’Inde, de l’Afrique pour le rayonnement d’un pays  ?

L’homme passe, les pierres demeurent et témoignent. Nourries de secrets, pour qui sait voir, elles peuvent nous livrer avec pudeur leur intime trésor. Une autre vision du monde surgit, plus simple, plus limpide et affranchit. Quelques habitants y ont droit de cité.  Seule la nature.

Le silence s’est invité et l’on contemple avec respect cette nouvelle ère.

Entrée du premier bâtiment de réclus ... eph, îles du Salut, Guyane, 1897.

Bagne de Cayenne , îles du Salut, Guyane, 1897.

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