Ceija Stojka / maison rouge

By on 16 mai 2018, in Textes

Publication Mowwgli Magazine

La maison rouge présente jusqu’au 20 mai 2018 les œuvres bouleversantes de l’artiste Ceija Stojka (1933-2013). Une exposition regroupant peintures, photographies, carnets et archives de l’artiste de façon thématique et chronologique.
Née en Autriche, la jeune Rom Ceija a 10 ans quand elle est déportée avec sa mère et d’autres membres de sa famille. Près de cinq mille Roms seront exterminés pendant la seconde guerre mondiale. Elle survivra à l’enfer de trois camps de concentrations : Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrük.

Marqué au plus profond de son être, la petite fille rescapée attendra d’être une femme de cinquante ans pour s’autoriser à exorciser son calvaire. Autodidacte, elle va peindre dans son petit appartement de Vienne pour ne plus s’arrêter jusqu’à sa mort.

Le style de Ceija Stojka est unique. Œuvre cathartique, elle ne répond d’aucune école et d’aucun critère pictural. Qualifié de style brut ou naïf, ses peintures sont fascinantes car totalement affranchies de tout code.

Peu lui importe, ses peintures sont puissantes et nous hantent longtemps. A l’instar d’un dessin d’enfant,  elle enlève tout le superflu pour aller à l’essentiel et raconter viscéralement  son histoire.  Elle dépasse les barrières du « vouloir bien faire » et touche  le spectateur au plus juste et au plus intime.

Sa volonté est celle d’un impérieux besoin d’exorciser le mal, et de témoigner. De dire et de raconter. Devoir de mémoire pour se souvenir toujours et lutter contre l’oubli. Véritable résilience picturale, le travail de Ceija Stojka est salutaire.

Tel un livre où elle se raconterait l’exposition nous plonge dans sa propre existence.

Du temps béni de l’enfance et de la liberté dans les roulottes de la campagne Autrichienne à la vie dans les camps jusqu’à sa libération.

Elle peint ses premières années: la nature exubérante, pleine et généreuse, dans une explosion de lumière. Jaune impérial, vert tendre acidulé pour ce temps du bonheur.

Puis viennent les peintures  de  l’indicible : le temps des rafles, de la peur qui  rôde et enfin la plongée dans l’obscurité et l’horreur glaçante des camps.

Elle peint alors la mort, le mal, les  bottes et les corbeaux. Les tas de corps amoncelés et faméliques dans le froid de l’hiver et les enfants qui errent dans cet abime de douleur. Camaïeu de gris et noir de tombe, palette des fumées acres et des barbelés aiguisés.

L’exposition se termine sur un second souffle : les œuvres de la libération.

Quand l’enfant, qui n’en est plus un, retrouve la lumière, la nature tant chérie et les couleurs, couleurs si ce n’est de l’espoir qui sont du moins celles de la vie.

L’exposition de Ceija Stojka est d’une sidérante beauté, elle nous élève de son regard candide d’enfant au dessus de la monstruosité. Comme elle le dit « et pourtant nous vivons encore » car oui, il faut bien vivre.

0

Reply